Voyage au Viet Nam.
" Inévitable retour aux sources.
Impression d’éternité et de temps suspendu.
Rizières inondées, récoltes de riz éparpillé à même la
route, bouquets roses et jaunes de bâtons d’encens, porches ouverts où
somnolent des vieillards, traversée du Mékong aux remous boueux
sur un bac rouillé, rien n’a changé, je m’attends à
voir la jeune Duras et son amant chinois
caché dans la berline noire.
Des heures de voyage en voiture,
le tympan percé par les stridences de la radio.
La parole
intarissable, des heures chaudes de la fin d’après-midi jusqu’aux premières
lueurs du jour, dans les vapeurs d’encens et de cigarette, tandis que les cris
des vendeurs de soupe montent par les fentes ouvertes des murs où se
faufilent les lézards.
Fous-rires partagés sur les scooters conduits par les
cousins.
Appréhension devant les bols de Pho délicieux qui
bouillonne des heures entières dans les marmites douteuses des vendeurs de rue,
nœud dans la gorge lorsqu’il faut le consommer avec des cuillers d’aluminium
posés sur les petites tables incrustées de graisse.
Frissons de crainte émerveillée dans les jardins et
les mausolées de Hué, seuls touristes errant dans ces lieux magiques et déserts.
Nous deux, seuls devant les statues et les temples, seuls au pied d’escaliers
interminables gravis sous une chaleur pesante, seuls dans les cyclo-pousse qui
nous emmènent vers d’autres destinations que celles que nous avions demandées.
Sourires incrédules à bord du minuscule Fokker d’Air Vietnam qui nous ramène à Saigon.
Agacement ému d’être sans cesse harcelés par les
petits vendeurs de cigarettes et de chewing-gums qui nous insultent
paisiblement quand nous les écartons de notre chemin.
Conversations ardues autour de bières 333 et de
cigarettes américaines à tenter de comprendre le Vietnam d’aujourd’hui, à
refaire le passé et le présent, deux éternels adolescents entêtés, rien d’un
père et de sa fille.
Délices culinaires partagés, lait de coco tiède bu à
même la noix, melons d’eau et ananas présentés en corolles, nems croquantes et
parfumées, coriandre luxuriante, pommes cannelle inconnues, croissants collants
et sucrés, frites dorées et grasses, interprétations exotiques de la présence
Française toujours perceptible.
Rencontres fugitives, des soldats rencontrés au sommet
du Mont Nam, près de Chaudoc, chants traditionnels, accords de guitare, regards
croisés qui se perdent sur le paysage luisant des rizières inondées.
Instants fugaces marqués dans la chair, instants
denses et fulgurants comme un trait de crayon noir sur une page. Ces
instants-là, je les ai vécus, ils sont miens, ils ont rejoint d’autres trésors
enfouis que ma mémoire peut faire sortir de l’ombre lorsque la parole se tait
et que le regard se trouble.
Mon père et moi. "


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