On dit, personne n'est irremplaçable, c'est faux.
par exemple, Fabrice Melquiot est irremplaçable à la Comédie, le temps qu'il nous a donné, la générosité de ses propositions, une nuit blanche au palais du tau, des heures et des heures d'atelier d'écriture au bocal, nos textes qu'il échenillait virtuellement si l'atelier n'avait pas suffi.
Lorsqu'il est parti vers d'autres horizons, j'ai écrit une pièce courte sur ça.Un extrait donc, un peu drôle et surtout nostalgique:
Creative Writing
Personnages:
l'Auteur
Phil
Bridge
Cath
Bella
Vince
Mag
Jeune1
Jeune2
Jeune3
I- Entrée de Jeu
Grande salle, plafond bas, tuyauterie apparente, piliers, affiches
défraîchies, sièges et pupitres d'écolier.
L'Auteur, chemise blanche et veste de velours côtelé, les disciples
qui s'ignorent encore, visages curieux, inquiets. Se dandinent, debout, par paquets,
certains se connaissent déjà, d'autres ont envie de s'apprivoiser, d'autres
encore s'ignorent. Le fossé des générations n'est pas une vue de l'esprit.
L'Auteur: Bonjour, et bienvenue à ce premier atelier de
creative writing. Je reviens des US of A, tout le monde sait ce que c'est, le
creative writing, aux US. Mais avant de commencer, on pourrait former une
grande table avec les pupitres, s'installer, se présenter, puisqu'on va passer
plusieurs séances ensemble.
Tout le monde s'exécute. L'Auteur se place en bout de la table ainsi
formée, les autres s'assoient comme ils peuvent, ça a un air de cène
improvisée, âge et sexe mis à part.
L'Auteur: Bien, on fait un tour de table, j'essaie de me
souvenir de vos prénoms.
Phil: Phil
Bella: Bella
Bridge: Bridge
Cath: Cath
Vince: Vince
Mag: Mag
Jeune1: Clem
Jeune2: Soph
Jeune3: Fred
L'Auteur: OK, plus sympa. Alors, je disais. Creative
Writing, ça dit ce que ça dit, creative, writing, on décompose et on comprend.
Atelier d'écriture, je me méfie. Dans atelier d'écriture, il y a, comme dans
atelier de sculpture, de peinture, ou même de broderie ( rires timides),
une idée de technique, j'aime pas l'idée d'une technique, de bases, pire, de
recette. Produire selon une technique, apprendre à se servir d'un matériau.
Bon. Ici, le matériau, c'est quoi? ( les yeux se baissent, les crayons se
mâchonnent, personne ne se lance) Le matériau, c'est la langue, alors, vous
voyez, les bases. Le mot important,
c'est creative. Vous ouvrez la bouche,
vous dites bonjour, ça peut être une réplique. Du théâtre possible. ( rires
et chuchotements) Mais attention, le théâtre, c'est pas la vie. Pour que ça
marche, il faut un enjeu, à chaque scène, chaque personnage, chaque situation,
un enjeu. Qui peut changer, en cours de scène, dans la tête du personnage, au
cours de la situation, mais toujours un enjeu. Jamais perdre de vue l'enjeu,
même s'il fluctue. Et puis, quand vous parlez, c'est à partir de vous. Toujours
vous. Là, on va essayer de se projeter hors. De Soi. Ecrire depuis.
Vince: Depuis quoi?
L'Auteur: Le
personnage. Son point de vue. Même si c'est une crapule. Même les crapules sont
humaines. Je vous distribue une feuille de route ( mains rapaces qui se
tendent) Une seule scène pour commencer. Deux personnages, un deal, un
enjeu. Pensez à la situation, aux didascalies.
Jeune1: Tu peux rappeler ce que c'est , les dida-machin?
L'Auteur: Les indications scéniques, ce qui va aider le
metteur en scène, à mettre en scène. Certains auteurs font des didascalies une
voix à part, presque comme le choeur antique.
Jeune1: Ca marche.
Vince: Le deal, j'ai pas suivi, vous pourriez nous mettre plus sur la voie?
L'Auteur: Le deal, le contrat passé entre les personnages,
ce qui les lie, ce qui sous-tend l'échange, ce qui existe entre eux, avant la
scène. Vince, s'il te plaît, on se tutoie. On est là pour s'éclater, se laisser
aller. Oser. On se donne quarante-cinq minutes et on voit?
Phil: Juste une dernière précision, deux personnages qui dialoguent, ou deux
monologues?
L'Auteur: On s'essaie au dialogue, mise en place du tout
premier échange, le monologue, on verra plus tard. Prenez de l'espace,
n'hésitez pas à bouger, à respirer. Quarante-cinq minutes et on se retrouve
ppur une première lecture?
Bridge: Lire? Pas ce qu'on a écrit?
Bella: Enfin, ce qu'on aura réussi à gribouiller, parce
que moi, quarante-cinq minutes, juste le temps de comprendre les instructions,
le deal, l'enjeu, écrire depuis.
Phil: Tu restes ici? Moi, je bouge du côté des lumières.
Bridge: Je te suis.
Ils s'installent côte à côte devant des glaces entourées de spots,
façon loge. Frère et soeur, visiblement.
Les autres bougent aussi, chacun occupe son espace. Pénombre. L'Auteur
s'éclipse.
Lumière sur ceux qui parlent.
Bridge: T'as des idées. J'ai pas d'idées.
Phil: J'ai l'impression d'avoir vingt ans de moins. Tu me fais rire.
Bridge: L'épreuve de philo du bac, hein? T'avais déja
écrit l'intro que je savais pas encore quel sujet prendre. Ben ouais, tu vois,
j'ai pas vieilli, moi.
Phil: Mais t'as quand même eu une meilleure note.
Bridge: Pas en philo!
Phil: Concentre-toi, ça va venir. Quarante-cinq minutes, la vache, c'est
court.
Bridge: C'est les spots ou quoi, les taches brunes que
j'ai, c'est dingue, tu me prends une rendez-vous chez Fabienne avant les
vacances, parce que là.
Phil: Arrête la fixette sur les
taches, elles se voient pas, et puis, ça fait plus asiatique. Tu vas pas te
mettre aux agents blanchissants. Bon, tu me laisses écrire ou quoi?
Ils pouffent.
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