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mardi 8 mai 2012


On dit, personne n'est irremplaçable, c'est faux.
par exemple, Fabrice Melquiot est irremplaçable à la Comédie, le temps qu'il nous a donné, la générosité de ses propositions, une nuit blanche au palais du tau, des heures et des heures d'atelier d'écriture au bocal, nos textes qu'il échenillait virtuellement si l'atelier n'avait pas suffi.
Lorsqu'il est parti vers d'autres horizons, j'ai écrit une pièce courte sur ça.Un extrait donc, un peu drôle et surtout nostalgique:





Creative Writing

Personnages:
l'Auteur
Phil
Bridge
Cath
Bella
Vince
Mag
Jeune1
Jeune2
Jeune3


I- Entrée de Jeu

Grande salle, plafond bas, tuyauterie apparente, piliers, affiches défraîchies, sièges et pupitres d'écolier.
L'Auteur, chemise blanche et veste de velours côtelé, les disciples qui s'ignorent encore, visages curieux, inquiets. Se dandinent, debout, par paquets, certains se connaissent déjà, d'autres ont envie de s'apprivoiser, d'autres encore s'ignorent. Le fossé des générations n'est pas une vue de l'esprit.

L'Auteur: Bonjour, et bienvenue à ce premier atelier de creative writing. Je reviens des US of A, tout le monde sait ce que c'est, le creative writing, aux US. Mais avant de commencer, on pourrait former une grande table avec les pupitres, s'installer, se présenter, puisqu'on va passer plusieurs séances ensemble.

Tout le monde s'exécute. L'Auteur se place en bout de la table ainsi formée, les autres s'assoient comme ils peuvent, ça a un air de cène improvisée, âge et sexe mis à part.

L'Auteur: Bien, on fait un tour de table, j'essaie de me souvenir de vos prénoms.

Phil: Phil

Bella: Bella

Bridge: Bridge

Cath: Cath

Vince: Vince

Mag: Mag

Jeune1: Clem

Jeune2: Soph

Jeune3: Fred

L'Auteur: OK, plus sympa. Alors, je disais. Creative Writing, ça dit ce que ça dit, creative, writing, on décompose et on comprend. Atelier d'écriture, je me méfie. Dans atelier d'écriture, il y a, comme dans atelier de sculpture, de peinture, ou même de broderie ( rires timides), une idée de technique, j'aime pas l'idée d'une technique, de bases, pire, de recette. Produire selon une technique, apprendre à se servir d'un matériau. Bon. Ici, le matériau, c'est quoi? ( les yeux se baissent, les crayons se mâchonnent, personne ne se lance) Le matériau, c'est la langue, alors, vous voyez, les bases.  Le mot important, c'est creative.  Vous ouvrez la bouche, vous dites bonjour, ça peut être une réplique. Du théâtre possible. ( rires et chuchotements) Mais attention, le théâtre, c'est pas la vie. Pour que ça marche, il faut un enjeu, à chaque scène, chaque personnage, chaque situation, un enjeu. Qui peut changer, en cours de scène, dans la tête du personnage, au cours de la situation, mais toujours un enjeu. Jamais perdre de vue l'enjeu, même s'il fluctue. Et puis, quand vous parlez, c'est à partir de vous. Toujours vous. Là, on va essayer de se projeter hors. De Soi. Ecrire depuis.

Vince: Depuis quoi?

L'Auteur:  Le personnage. Son point de vue. Même si c'est une crapule. Même les crapules sont humaines. Je vous distribue une feuille de route ( mains rapaces qui se tendent) Une seule scène pour commencer. Deux personnages, un deal, un enjeu. Pensez à la situation, aux didascalies.

Jeune1: Tu peux rappeler ce que c'est , les dida-machin?

L'Auteur: Les indications scéniques, ce qui va aider le metteur en scène, à mettre en scène. Certains auteurs font des didascalies une voix à part, presque comme le choeur antique.

Jeune1: Ca marche.

Vince: Le deal, j'ai pas suivi, vous pourriez nous mettre plus sur la voie?

L'Auteur: Le deal, le contrat passé entre les personnages, ce qui les lie, ce qui sous-tend l'échange, ce qui existe entre eux, avant la scène. Vince, s'il te plaît, on se tutoie. On est là pour s'éclater, se laisser aller. Oser. On se donne quarante-cinq minutes et on voit?

Phil: Juste une dernière précision, deux personnages qui dialoguent, ou deux monologues?

L'Auteur: On s'essaie au dialogue, mise en place du tout premier échange, le monologue, on verra plus tard. Prenez de l'espace, n'hésitez pas à bouger, à respirer. Quarante-cinq minutes et on se retrouve ppur une première lecture?

Bridge: Lire? Pas ce qu'on a écrit?

Bella: Enfin, ce qu'on aura réussi à gribouiller, parce que moi, quarante-cinq minutes, juste le temps de comprendre les instructions, le deal, l'enjeu, écrire depuis.

Phil: Tu restes ici? Moi, je bouge du côté des lumières.

Bridge: Je te suis.

Ils s'installent côte à côte devant des glaces entourées de spots, façon loge. Frère et soeur, visiblement.
Les autres bougent aussi, chacun occupe son espace. Pénombre. L'Auteur s'éclipse.
Lumière sur ceux qui parlent.

Bridge: T'as des idées. J'ai pas d'idées.

Phil: J'ai l'impression d'avoir vingt ans de moins. Tu me fais rire.

Bridge: L'épreuve de philo du bac, hein? T'avais déja écrit l'intro que je savais pas encore quel sujet prendre. Ben ouais, tu vois, j'ai pas vieilli, moi.

Phil: Mais t'as quand même eu une meilleure note.

Bridge: Pas en philo!

Phil: Concentre-toi, ça va venir. Quarante-cinq minutes, la vache, c'est court.

Bridge: C'est les spots ou quoi, les taches brunes que j'ai, c'est dingue, tu me prends une rendez-vous chez Fabienne avant les vacances, parce que là.

Phil:  Arrête la fixette sur les taches, elles se voient pas, et puis, ça fait plus asiatique. Tu vas pas te mettre aux agents blanchissants. Bon, tu me laisses écrire ou quoi?

 Ils pouffent.

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