Un bol de P H O, s'il vous plaît
Se citer? c'est quand même le comble du narcissizzme?
Mais qui va citer la pauvre petite Brigitte, sinon elle-même!
" Alice: Il a pris un aller simple pour Saïgon. Comme ça. Je me suis dit, je vais aller le chercher. Je
sais le ramener. Même lorsqu'il est comme ça. Le visage rentré, les yeux en
dedans. Je pourrais avoir une autre
bière? ( Paul se lève, va chercher
une bière dans une glacière et la lui tend.) Merci. J'aurais
peut-être pas dû. J'y comprends rien, à
son départ, à ce pays. A sa voix, tout à
l'heure. Et comment j'aurais fait, sans vous?
Paul: Vous allez vous
y faire, vous venez d'arriver, normal
que ça vous semble difficile. Vous n'êtes pas la seule. Je vais à l'aéroport tous les jours,
j'attends l'arrivée de vos
compatriotes. Quand ils arrivent, ils
sont perdus. Comme vous. Comme Jean. Surtout comme Jean. Alors je les guide, je leur trouve des
chambres. Alors je les aide, je suis là,
pour eux. Pour mon père. Mon père aimait
beaucoup les Français. C'est pour ça que
je m'appelle Paul, vous voyez, Paul
Valéry, Paul Morand, Paul Eluard, Paul.
Demain, si vous voulez, nous irons voir Jean.
Alice: C'est trop tôt.
Il me fait peur quand il est comme ça, surtout quand il dit, ne
t'inquiète pas et que sa voix me dit le contraire. Il est venu chercher quoi,
dans ce pays, il n'aime pas les voyages, il est perdu sans moi.
Paul: Alors, nous attendrons, nous irons après-demain. Le
Vietnam, la première fois, ce n'est jamais facile.
Alice: La première fois sans
lui, c'est ça qui n'est pas facile. Il
dit toujours, laisse, tu ne comprendrais pas, mais il n'essaie pas de me dire,
de m'expliquer.
Paul: Vous êtes fatiguée. Il ne faut plus fumer, ne plus boire de 333. Une soupe,
plutôt, un bol de Pho, je vais dire à la cuisinière de vous monter un bol de
Pho.
Alice: Je pourrai presque me reposer. Mais ces bruits, cette chaleur. On s'y fait?
Paul: Je vais dire à la cuisinière de vous monter un bol
de Pho.
Paul se lève et disparaît un instant. Alice reste seule,
allume une cigarette, fait rouler le briquet entre ses doigts, boit une gorgée
de 333. Elle n'a pas bougé quand Paul revient.
Paul: Le Pho, le bouillon gras, les morceaux de bœuf tendre,
le vermicelle gluant, ça glisse, ça calme, vous allez voir, ça.
Alice: Cho Ben Thanh.
Des marchands de Pho, partout. Ils prennent un bol, le remplissent, lentement.
Et moi, hébétée après une nuit dans
l'avion, la gifle du bruit, de la chaleur. J'ai voulu, avoir l'air, faire comme
eux, acheter un bol de Pho, j'avais oublié mon argent, je sais pas m'y prendre,
j'oublie tout. Sans lui. J'ai beau essayer, j'y reviens toujours. A Cho Ben
Thanh, tout à l'heure, je l'ai vu.
Paul: Vous l'avez vu, sur le marché? Vous lui avez
parlé?
Alice: Il avait une tunique blanche et un pantalon blanc. Des sandales aux pieds.
J'ai pas osé, pas eu la force. De toute façon, ça ne sert à rien, il a raison,
je ne comprends rien, moi, sans lui.
Alice éclate en sanglots.
Paul se rapproche, pose ses deux mains sur les épaule d'Alice. Sa voix est
douce. La cuisinière apporte un bol de Pho fumant.
Paul: Vous êtes fatiguée. Tenez. Buvez et mangez le Pho.
Nous irons chercher Jean, demain ou après demain. Mangez et buvez. Demain, ou après-demain,
vous lui parlerez, vous le reconnaîtrez. Saïgon, Cho Ben Thanh, les vêtements
blancs, ce sont de bonnes raisons. Pour s'y perdre, pour ne pas le reconnaître,
pour être fatiguée. Il vous a semblé étranger. C'est peut-être vous,
l'étrangère.
Paul se lève.
Je vous laisse. Pour la
douche, n'oubliez pas de remettre la bonde, les cafards sortent avec l'eau
chaude si on oublie de remettre la bonde. Chez nous, le blanc, c'est la couleur
du deuil."

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